Inévitable : la restauration des livres
Geneviève von Hahn
Un coup d´œil sur les rayons et vitrines des exposants dans les foires aux livres anciens internationales montre à quel point les livres peuvent être épargnés par le temps. Tant chez les bibliophiles que dans les bibliothèques, de nombreux incunables ont bravés les siècles pratiquement sans prendre une ride.
Bien entendu, nous ne sommes pas dupes. Il est clair que les livres qui nous sont présentés sont ceux qui, justement, ont le moins souffert et que les réserves sont surement pleines de laissés-pour- compte qui demanderaient toute notre compassion !
Officiellement, les marchands de livres anciens n´achètent et ne possèdent que des volumes en parfait état ! Officieusement, ils gardent jalousement l´adresse de leur restaurateur qui est censé effacer, dans la discrétion de son officine, les traces défigurantes des divers mal-traitements qu´ont subis ceux qui pourtant méritent, pour leur valeur ou leur rareté, d´être mis sur le marché.
Alors, autant s´incliner devant l´évidence : on a toujours besoin d´un restaurateur ! Or, comme pour le dentiste, on ne constate son incompétence que lorsqu´il est trop tard. Voici donc quelques conseils, qui devraient contribuer à éviter les désillusions couteuses.
Pour commencer, quelques principes de base :
Les principaux ennemis des livres sont l´eau, l´humidité, l´atmosphère polluante, les insectes, et les mauvais traitements dus à la négligence des utilisateurs.
Contre tous ces attaquants, il n´est pas très difficile de se protéger.
En aucun cas l´eau ne doit entrer en contact avec le cuir de vos reliure sauf sous la supervision d´une main experte !
N´entreposez pas les livres dans des lieux humides ! Les caves insalubres, les entrepôts non chauffés, les garages et autres lieux où vous refuseriez vous même de passer l´hiver, sont à proscrire. Laissez passer l´air derrière vos meubles de bibliothèques en les écartant de quelques centimètres du mur et aérez les pièces où vous entreposez vos livres. Rien de tel qu´un bon bol d´air !
En ce qui concerne les insectes, faites comme pour vos lainages : quelques boules antimites ou les plaquettes que l´on trouve dans le commerce, le camphre, le poivre, le girofle, la mirbane, la térébenthine, bref, des remèdes de grand-mère qui ont résisté à l´épreuve des balles, devraient rendre le séjour des divers dermestes, psoques, lépismes et autres mites, des plus inconfortable!
Quant au prédateur humain, il faut l´éduquer : pas de mains sales, de tasse de café ou de sandwich dans les environs, pas de livres qui restent ouverts sur une page pendant des jours, pas d´objets volumineux entre les pages (articles de journaux, fleurs séchées ou crayon oublié par mégarde), pas d´exemplaire négligemment oublié en plein soleil dans la vitrine, pas de volume que l´on tire de l´étagère en tirant sur la coiffe, pas de piles périlleuses qui ne demandent qu´à tomber et à casser tous les coins et déchirer tous les mors, pas de contorsions élégantes pour faire tenir le dernier livre de la rangée sans presse-livre - vous retrouverez votre volume définitivement tordu !
Toutes ces petites attentions, complétées par un époussetage régulier et un traitement de surface léger (voir conseils ultérieurs pour le choix du produit) tous les 2 ou 3 ans devraient garantir la pérennité de vos livres reliés en cuir.
Lorsque, malheureusement, des manœuvres indélicates ou des mains peu précautionneuses et des inattentions répétées sont déjà responsables de dégâts sérieux, il ne reste pas grand-chose à faire sinon d´appeler le docteur !
A vous d´évaluer la situation : l´intervention d´un spécialiste est nécessaire dès que :
- Le fonctionnement même du livre est mis en cause, les pages se détachent, le corps d´ouvrage est fragile sinon cassé, les couvercles se détachent,
- Des éléments de la reliure menacent de disparaitre : des petits morceaux de cuir du dos ou le dos entier se détachent, les tranchefiles ne tiennent plus, les coins baillent, la dorure s´écaille, les mors sont fendus, le cuir est moisi ou se décompose,
- L´esthétique de la reliure est sévèrement entachée par des éraflures, taches, décolorations, accrocs, fentes, manques, qui rendent la vente du livre difficile et sa possession peu enviable.
- Le papier est moisi, déchiré, fragile ou taché.
Cette liste n´est malheureusement pas exhaustive.
La question se pose alors, d´une part de savoir à qui confier la tâche, d´autre part de décider avec lui des mesures à prendre pour rendre au livre sa fonction initiale et de vérifier que le travail est effectué convenablement en profondeur.
Quelques règles de bon sens pour la restauration raisonnable d´un livre :
Assurez vous que le relieur auquel vous vous adressez sache ce que représente un livre ancien : connait- il les structures qui correspondent à des siècles ou des origines différents, testez le sur la période des volumes que vous mettez entre ses mains. C´est toujours rassurant lorsqu´il vous date une œuvre à 20 ans près, qu´il reconnait une reliure allemande contre une reliure anglaise ! A-t-il un choix de cuirs appropriés pour la restauration (ne vous faites pas d´illusions, ce sont toujours des cuirs chers !), a-t-il un assortiment de papiers soit anciens soit faits main. Voyez-vous dans son atelier une bibliothèque de référence ou une documentation à laquelle il peut se référer en cas de doute sur une méthode, un produit, un style, un fleuron, etc. ?
Si vous vous sentez en confiance avec ce que vous avez observé, vous pouvez aborder la question de la restauration.
Il serait prudent que vous sachiez au préalable à quoi doit ressembler le résultat pour que votre livre retrouve ses qualités sans perdre son âme. Toute décision sur le traitement exige une solide connaissance de l´histoire des livres, de leur valeur, de leur tradition. Les techniques utilisées dans toute réparation doivent s´adapter aux matériaux adéquats et non l´inverse.
Il est clair que l´on ne peut éliminer les marques de l´histoire d´un livre et c´est d´ailleurs ce qui fait son charme : la patine, la poussière, les traces d´une utilisation fréquente, les annotations, les exlibris, les coins un peu cabossés, les lignes un peu irrégulières, la dorure en partie effacée et même les fautes d´orthographe de sa pièce de titre, tous ces détails lui appartiennent et il n´y a aucune raison de les corriger. En revanche toutes les blessures doivent être soignées en préservant la substance originale autant que possible, en limitant les interventions au minimum, en conservant scrupuleusement les traces de son histoire ( inscription sur les gardes, étiquettes, annotations, signes, construction caractéristique, etc.) en utilisant les matériaux appropriés : papier faits à la main pour tout livre antérieur à la fin du XIX siècle, par exemple, des colles réversibles, des cuirs de bonne qualité, des reproductions faites à la main de papiers marbrés de la bonne époque, des tranchefiles brodées main. Les dépenses encourues pour les bons matériaux peuvent paraitre élevées mais se justifient toujours à long terme. Assurez vous que le relieur soit conscient de la relation entre le cout disons d´un morceau de veau de restauration de 10 cm ² et la valeur de son travail (tarif horaire) et de celle du livre. Qu´il ne fasse pas des économies à mauvais escient, en prenant des matériaux trop modernes, moins chers mais peu appropriés mais qu´il ne se lance pas non plus dans une restauration trop intempestive pour un livre de moindre valeur.
En principe presque toute réparation devrait être réversible sans dommage pour le livre. Il est arrivé qu´une réparation vraiment maladroite, laissant les éléments d´origine en dessous, s´avère plus respectueuse d´un livre qu´une restauration plus professionnelle qui a supprimé trop de la substance d´origine, si ce n´est son intégralité, et n´a laissé que son triste fantôme.
Une chose très importante à ne pas oublier, c´est de donner au relieur la liste de ce qu´il ne doit pas faire : rogner les pages, changer les gardes, remplacer le papier de couverture, laver le papier, éliminer les taches, tout ce qui consisterait à dénaturer le livre sans pour autant améliorer son fonctionnement. Et n´hésitez pas à lui faire confiance si, de lui-même, il vous déconseille telle ou telle mesure trop radicale à son avis. Dans ce cas, il a surement raison !
Un dernier point fondamental :
De très nombreuses études scientifiques montrent actuellement que, contrairement à l´opinion la plus répandue, il ne faut pas enduire les cuirs, abimés ou pas, de cires lubrifiantes de quelque sorte que ce soit, ni les laver, même avec des savons de selliers spéciaux. Tous ces produits utilisent de l´eau dont on sait qu´elle constitue un des facteurs de dégradation des cuirs et des graisses qui ne réparent en rien les cuirs dégradés et tendent au contraire à fixer encore plus la poussière. Un cuir très détérioré ne retrouvera pas ses qualités initiales, quelque soit le traitement.
Une cire telle que la cire 213 de la BNF, appliquée avec parcimonie, peut redonner un peu de souplesse à un cuir dans un état de conservation « moyen ».
Pour les cuirs épidermés ou pulvérulents (atteints de pourriture rouge), seule une consolidation est à envisager. Les meilleurs résultats semblent être atteints, en l´état actuel des connaissances, par un traitement au KLUCEL G en conjonction avec le SC6000, un produit conçu par le Leather Conservation Center de Northampton, contenant des cires naturelles et artificielles ainsi qu´une résine acrylique.
Pour la protection de surface des cuirs en bon état général ou des cuirs déjà consolidés, dont le principal objectif est de limiter l´absorption de polluant gazeux afin de ralentir la dégradation des cuirs, les principaux produits utilisés semblent être le SC6000 et la cire RENAISSANCE.
Tous les laboratoires de recherche des grandes bibliothèques mondiales se penchent sur cette question et les risques inhérents à l´utilisation de chaque produit préconisé. Nous ne manquerons pas de vous tenir au courant de leurs résultats.
J´espère par ces quelques conseils avoir contribué à votre prise de décision quant à la restauration inéluctable de bien des livres anciens. Je suis à votre disposition pour répondre à vos questions et fournir tous les renseignements complémentaires qui peuvent vous être utiles sur ce sujet.
Geneviève von Hahn
Restauratrice
Holbeinstraße 18
60596 Frankfurt
Allemagne
ou :
Logis de La Chaussée
F-79200 Gourgé
France
SC6000 Acrylic wax, The leather Conservation Center, lcc@northampton.ac.uk, ou, c´est le même produit :
RENAISSANCE Wax, Picreator Enterprises Ltd
KLUCEL G, hydroxypropylcellulose, dissous dans le propanol
Publié depuis le 10 févr. 2010

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