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Pierre Berès

Disparition d’un bibliophile


By Jean-Marc Chatelain

Pierre Berès est mort dans sa maison de Saint-Tropez le lundi 28 juillet 2008, peu après avoir fêté son 95ème anniversaire et quelques mois seulement après la dernière des six grandes ventes au cours desquelles furent dispersés, du 5 juillet 2005 au 18 décembre 2007, le fonds de la librairie de l’avenue de Friedland ainsi que le cabinet personnel de manuscrits littéraires et de livres rares qu’il avait conservés dans son appartement de la rue Barbet de Jouy. Ce dernier ensemble qui formait la quatrième des ventes, celle du mardi 20 juin 2006, en nombre la moins importante puisqu’elle comptait seulement 177 numéros, fut dans le monde de la librairie et du livre rare l’un de ces moments d’éclat tels que les affectionnait Berès: une vente retentissante où figuraient entre autres un recueil de dessins aquarellés d’oiseaux attribués à Pierre Gourdelle, le Poliphile de Guillaume d’Orange, six cahiers du journal de Stendhal, les épreuves corrigées du Lys dans la vallée offertes par Balzac au docteur Nacquart, des manuscrits de Nerval et de Rimbaud − dont le sublime «Ô saisons, ô châteaux / Quelle âme est sans défauts ?» − ou encore le tout premier jeu d’épreuves du Coup de dés que Mallarmé corrigea.

À quoi il faut ajouter aussi l’exemplaire de La Chartreuse de Parme dit «exemplaire Royer», sur lequel Stendhal avait porté les remaniements qu’il souhaitait pour la deuxième édition de l’oeuvre et qu’à la veille de la vente, Pierre Berès décida de retirer pour l’offrir à la Bibliothèque nationale de France. Il fut l’un de ces colosses de la librairie de livres rares au XXe siècle, comme l’ont été H. P. Kraus, Bernard Breslauer, Carlo Alberto Chiesa ou, un peu plus tôt, Tammaro de Marinis. On est même allé jusqu’à parler à son propos du «mythe» qu’il aurait été; et certainement il a lui-même contribué à accréditer cette idée par l’art consommé avec lequel il sut construire l’image de la librairie Berès − et peut-être même l’image de Berès −, génialement résumée dans l’élégance du dessin de ses deux initiales disposées en miroir qui signaient affiches et catalogues.

Mais ne nous payons pas de mots: Pierre Berès n’était pas «un mythe», il était pour cela beaucoup trop engagé dans la matière même de la vie, qu’il aimait avec un immense appétit et une curiosité intense, comme un infatigable chasseur pour qui le monde entier était gibier. Aussi a-t-il, au cours de sa longue expérience, porté, comme eût dit Montaigne, «la forme entière de l’humaine condition». Il le revendiquait même dans des formes parfois inattendues. On raconte qu’un jour, en visite dans la boutique d’un de ses confrères, juché au haut d’une échelle où il examinait un rayon de livres, une dame entre et expose son cas au libraire resté quant à lui à son bureau: son jeune lycéen de fils aimerait devenir libraire de livres anciens et voudrait savoir ce qu’il faut pour cela. Alors une voix descend des hauteurs: «Des couilles, Madame, des couilles ! Voilà ce qu’il faut !»

Il y avait chez lui un goût de la grandeur et un sens certain de la mise en scène, qui ne rendait que plus touchants et poignants les moments d’amitié vraie, les mouvements de générosité et les marques d’affection dont il était capable dans l’intimité, même si, jouant de ses diverses facettes comme un maître de stratégie oriental qui aurait fait de sa propre existence l’objet même de son étude, il n’était jamais exactement ou jamais entièrement dans l’image qu’il composait de luimême. Esthète, l’homme avait des manières de duelliste, l’oeil toujours aux aguets, l’esprit comme le fil de la lame, et un sens supérieur de la botte qui lui valut parfois de solides rancunes. Il était plus prompt à se faire aimer (car il avait une passion de séduire) ou à se faire haïr (car il avait une conscience très vive de ses intérêts) qu’à se laisser connaître.

Avec son passage obligé des «enfances Berès» − aussi brèves aient-elles été −, la notice biographique qui lui a été consacrée en 2002 dans le Dictionnaire encyclopédique du livre a quelque allure de conte, et le fait qu’elle soit signée d’initiales que rien ne permet d’élucider dans le volume ressemble fort à la propension qu’avait Berès à brouiller les pistes, sans doute parce qu’il savait combien cela est un puissant ferment pour l’imagination d’autrui. Comme le châle de cachemire jeté sur ses épaules ou l’habitude de venir s’installer au premier rang d’une vente après qu’elle eut commencé, l’organisation des lieux dans sa librairie pouvait elle-même sembler concertée.

Une fois poussée la porte, il fallait franchir l’extrémité assez étroite de la salle d’exposition, d’où l’on pénétrait dans une seconde salle plus large, tapissée de livres anciens sur trois de ses côtés (le quatrième était formé par la baie vitrée ouvrant sur la rue Balzac), puis enfin on était introduit dans le très vaste bureau: mobilier dépouillé, table de travail très moderne, sur un coin un vase aux formes simples avec quelques fleurs, une grande dent de narval dressée sur un socle, et animant ce décor d’une sobriété étudiée, Pierre Berès, petite taille et grand seigneur, qui accueille, qui invite à prendre place, qui parle (élocution rapide et légèrement rocailleuse, pas toujours facilement audible) mais qui surtout fait parler et qui, obéissant à une déroutante habitude, enclenche bientôt les touches d’un magnétophone pour enregistrer les propos de son interlocuteur.

Tel était donc le lieu où Berès s’était établi en 1938 et où on put le visiter pendant presque soixante-dix ans. Le déménagement de la rue Laffitte, adresse de sa première boutique, vers l’avenue de Friedland, dans la proximité immédiate de l’Étoile, ainsi que la création d’une succursale à New York en 1937, confiée à son assistant Lucien Goldschmidt, sanctionnaient l’entrée du jeune Berès dans l’élite internationale de la librairie ancienne − une étape que la notice du Dictionnaire encyclopédique du livre fait très précisément remonter à la vente de la bibliothèque d’Eugène de Beauharnais «à Lucerne» (c’est en réalité Zurich) les 23 et 24 mai 1935: Pierre Berès n’avait pas encore 22 ans. La suite de sa carrière ne fit qu’affermir la position qu’il avait commencé à construire dans les soubresauts de la grande crise et au service de laquelle il mit toujours, à la manière d’un général d’armée, un sens consommé des circonstances et du temps: il savait attendre parfois très longtemps avant de vendre un livre, pour choisir tout à coup ce que le cardinal de Retz appelait «le point des possibles», qui était en l’occurrence le moment opportun où le temps avait fait son oeuvre de plus-value et éventuellement créé les conditions favorables à un effet de redécouverte qui ne ferait que mieux annoncer la vente.

Car entre autres talents, Pierre Berès savait génialement orchestrer la rumeur. C’était tantôt par le moyen de la publicité, faisant de sa librairie une galerie dont les expositions étaient très courues (ainsi pour l’exposition du Jazz de Matisse, pour la présentation française de pièces de la vente Wilmerding en 1951, où l’affluence est attestée par une photographie qui a été choisie pour illustrer la couverture des ventes de 2005-2007, ou encore pour les livres de la collection Pillone, acquise en 1957 avec l’aide de Georges Heilbrun et présentée dans une exposition dont le catalogue était préfacé par Lionello Venturi). Mais Pierre Berès savait tout aussi bien faire marcher au service de la même fin le moyen opposé du secret: il en fut sans doute ainsi pour le manuscrit du Voyage au bout de la nuit de Céline, vendu en 2001 et sur la provenance duquel il est toujours resté impénétrable.

Ou bien pour la grande vente de livres relatifs au Brésil, le 24 juin 1976 à Paris, annoncée sous le mystérieux nom de «collection Ferreira das Neves» alors qu’il s’agissait d’un ensemble réuni pour la circonstance, provenant en partie seulement de la collection Jacques Renout − de laquelle avait été toutefois soustraite la pièce peut-être la plus précieuse, le rarissime Culture e opulencia do Brasil d’Antonil, publié à Lisbonne en 1711. Sachant aussi bien entretenir une discrétion totale que provoquer l’écho, Pierre Berès avait ainsi l’extraordinaire pouvoir de transformer une opération de librairie en un événement et réduire à sa merci le temps et l’opinion, avec une habileté aussi ancienne qu’Ulysse.

Le commerce des livres rares le conduisit aussi au métier d’éditeur, auquel il s’était intéressé très tôt en publiant des Cahiers de Colette en 1935-1936 et dans lequel il avait failli s’engager de nouveau vers la fin de l’année 1945 en envisageant, avec Maurice Goudeket, d’entreprendre une grande édition des oeuvres complètes de la même Colette. On ne saurait d’ailleurs sous-estimer le rôle que joua pour lui, dès ces années et pendant la guerre, la fréquentation de Colette, dont il partageait le goût des fleurs et l’amour des chats, et de son mari Maurice Goudeket, dont il finit par organiser la vente de la bibliothèque en 1961. Mais le projet de 1945 resta lettre morte et c’est surtout aux éditions Hermann qu’il attacha un peu plus tard son nom. Comme le rappelait un long portrait publié dans Le Monde du 2 août 1996, Henrique Freyman, gendre de Jules Hermann, l’avait sollicité pour reprendre l’affaire en raison du fonds de livres anciens que la maison possédait depuis qu’elle s’était activement livrée à ce commerce, entre le début des années 1910 et le milieu des années 1930.

Berès fit ainsi d’une pierre deux coups: rachetant d’abord la maison d’édition en 1956 afin de pouvoir acquérir le fonds de livres anciens, il acquit un stock très important pour l’activité qui était la sienne depuis longtemps déjà; mais l’occasion lui était aussi donnée de satisfaire ses désirs d’éditer, qui le conduisirent à publier aussi bien des ouvrages scientifiques de référence que des essais novateurs dans le champ des sciences humaines. Alors qu’il avait pratiqué le commerce de livres rares comme un puissant moyen de parvenir et qu’il pouvait en ce domaine faire état d’une carrière qui ressemblait à une longue suite de bulletins de victoire, c’est peut-être de cette activité d’éditeur et de la noblesse intellectuelle attachée à son catalogue qu’à la fin de son âge il tirait la plus grande fierté.

"Le SLAM rend hommage à Pierre Berès, figure remarquable du monde de la librairie ancienne et moderne. Pierre Berès était membre du SLAM, il en fut, un temps, le Président." Frédéric Castaing, Président du SLAM

The obituary was published in the SLAM Newsletter 32 (October 2008), and on www.votrelibraire.fr. It is presented here, with our thanks, by permission of the Syndicat National de la Librairie Ancienne et Moderne (SLAM) and its Executive Secretary Anne-Marie Coulon.

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