Share with :

  • Print
  • Tell a friend
  • Facebook
  • Twitter
  • Digg
  • Digg

La photographie ancienne

Serge Plantureux


Il y a trois cents ans vint le temps de l’amour des livres imprimés. Cabinets de lectures et bibliothèques privées se multiplièrent, rivalisant d’élégance sous l’arbitrage d’érudits bibliographes travaillant avec ardeur pour tenter de compléter de vivants inventaires sans cesse renouvelés, jamais achevés. L’arrivée d’Internet, et l’unification de tous les catalogues, mit un terme au jeu. Elle permit d’abord à chacun de vérifier des informations peu accessibles. On en profita aussi pour compléter les ouvrages défectueux et pour trouver des brochures recherchées vainement depuis plus de trente ans.

Mais bien vite cette efficace nouveauté se transforma en cauchemar. Trop de connaissance offerte sans effort tue la curiosité, cet appétit propre à transformer chaque être humain en collectionneur. Et l’idée du catalogage exhaustif de tous les livres noua l’appétit des plus hardis amateurs. À l’indigestion d’une offre détaillée jusqu’à l’écoeurement, s’est jointe l’amertume de ne pouvoir soutenir une compétition inégale : en période d’information parfaite, la vente aux enchères des exemplaires les plus désirés les attribue aux collectionneurs les plus dotés. Les casinos disparaîtront quand on découvrira une efficace martingale. Dans le domaine de la compétition ludique, Internet abolit à jamais le hasard, favorisant les monopoles.

Un exode accompagne le grand inventaire : les imprimeries et les librairies quittent les belles rues des centres villes et les livres de papier abandonnent les appartements des métropoles, où l’unité de rayonnage ou de stockage atteint une valeur locative désormais prohibitive. Les encombrants exemplaires surnuméraires sont stockés dans des bourgades aux faibles loyers, ou plus loin encore : dans le désert australien, Berrima Book Barn mérite un détour. Pendant que les irréductibles bibliophiles se concentrent sur les exemplaires exceptionnels par leurs reliures, leurs dédicaces ou leurs annotations, ou s’intéressent aux alphabets peu digestes pour Google, de nouveaux chasseurs fouillent de leur côté les volumes endormis. Tels les fols de la Bibliothèque de Babel de Borges, ils sont en quête d’une séquence de caractères, d’un fragment de texte déchiffrable par leurs esprits. Mais ce qu’ils désirent si fort trouver entre les feuillets noircis n’est pas composé avec un quelconque alphabet typographique, mais constitué de sels d’or ou d’argent délicatement répartis sur de fins papiers sans trame : il s’agit des premiers produits de la photographie.

L’étude des photographies anciennes convient à l’esprit de notre époque, soucieux de s’affranchir des arguments d’autorité, des interprétations ou des traductions. De même que l’anthropologie bénéficia de l’effort formidable de l’Américain Morgan pour décentrer sa pensée par rapport aux catégories de sa propre culture, l’histoire de la photographie met entre parenthèses provisoires les évidences culturelles en posant comme principe que pour comprendre les données rassemblées en une épreuve, il est nécessaire de les comparer à d’autres, semblables ou non, voisines ou non. C’est non sans un certain plaisir que l’amateur, encouragé par l’audacieuse indépendance de son enquête, aborde de nouveaux systèmes de valeurs. Et les questions s’enchaînent : peut-on comprendre, par exemple, les raisons qui expliquent qu’en des endroits aussi distants et à des époques aussi différentes, apparaissent des photographies de même structure formelle ? Il existe finalement un très petit nombre de types entre lesquels on peut ranger les centaines de terminologies recueillies dans des sociétés de langue, de culture, de mode de production fort différents. Les représentations que proposent la photographie sont des idées ; elles prennent leur source au-delà même du langage, dans la pensée. La photographie déborde le langage, pour ensuite faire appel à lui.

En 1928 — il y a déjà presque un siècle, Moholy-Nagy, génial précurseur des usages de la photographie, énonçait en un aphorisme prophétique que les analphabètes du futur seraient non pas ceux incapables de déchiffrer l’écriture mais ceux qui ne sauraient lire les photographies. Walter Benjamin compléta cette idée trois ans plus tard, dans sa Petite Histoire de la Photographie, en soulignant que les vrais analphabètes seront ceux qui ne sauront légender leurs images, car la légende deviendra l’élément le plus essentiel de la photographie. Avec le changement de millésime, s’est confortée la prise de conscience d’un changement de civilisation, et la fin de celle toujours dans les mémoires, qui avait commencé environ 5.300 ans plus tôt avec l’apparition de l’écriture. Les égyptiens attribuait son invention au dieu Toth, contrôlait également la lumière de la lune dans l’obscurité. Et parmi toutes les découvertes qui ont précédé et permis l’apparition des nouvelles technologies, la photographie joue le premier rôle. Dans la recherche de la compréhension de notre nouvelle civilisation et de sa moderne préhistoire, les oeuvres photographiques se sont imposés à l’attention des historiens, des collectionneurs et des musées. Dans de nombreuses langues, mais surtout avec des images communes, on est en train d’écrire la chronique de cette préhistoire annoncée, et de sa genèse, quand les prophètes comme Tiphaigne ont annoncé la révolution à venir deux générations avant les premièrs succès de Nicéphore Nièpce. Nous allons proposer une série de neuf catalogues décrivant chacun cent oeuvres photographiques sans distinctions d’époque, de techniques ou de cultures, mais participant peut-être d’une tentative de collecte consacrée à l’étude de notre moderne préhistoire. Les neuf chapitres correspondent à autant d’ hypothèses concernant le contexte de l’apparition des épreuves et les notices décrivent leurs caractéristiques matérielles et les traces laissées par chaque créateur ou destinataires successifs. Les épreuves éditées récemment par les galeries à destination du marché de l’art, sans être totalement absentes, n’y joue que l’un des nombreux rôles permis par la photographie. Car la photographie est beaucoup plus que l’art.

The article was published in the SLAM Newsletter 29 (February 2008), and on the www.votrelibraire.fr. It is presented here, with our thanks, by permission of the Syndicat National de la Librairie Ancienne et Moderne (SLAM)

Published since 08 Dec 2009

Top