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Un Bibliophile de grand Ec(h)o

Fraîchement de retour du Louvre où il a été convié en tant que conservateur invité (pas moins que ça !), Umberto Eco inaugurera en septembre 2010 le Congrès et la Foire Internationale de la LILA avec sa conférence intitulée Le vertige de la liste et du catalogue.
Publié le 20 Sept. 2018
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Un Bibliophile de grand Ec(h)o


Par Umberto Pregliasco

Fraîchement de retour du Louvre où il a été convié en tant que conservateur invité (pas moins que ça !), Umberto Eco inaugurera en septembre 2010 le Congrès et la Foire Internationale de la LILA avec sa conférence intitulée  Le vertige de la liste et du catalogue. « Le sujet des listes a été un thème de plusieurs auteurs depuis Homère. Mon grand défi était de le transférer à la peinture et à la musique et de voir si je pouvais trouver des équivalents au Louvre, car franchement, lorsque j'ai suggéré le sujet je n'avais aucune idée comment je pourrais écrire sur des listes visuelles », a déclaré Eco au Louvre.

Par sa présence, le Professeur Eco fait un grand honneur à la fois à l'ALAI et à la LILA, et j'aimerais le présenter ici non pas comme le plus célèbre auteur italien vivant, ni comme un professeur de sémiotique : j'aimerais vous parler d'Umberto Eco en tant que bibliophile, révélant les liaisons dangereuses entre le collectionneur et son propre « courtier » de livres anciens. C'est une expérience unique, permettant au libraire de bénéficier davantage de l'esprit que du porte-monnaie du bibliophile, surtout lorsqu'il s'agit de quelqu'un d'aussi cultivé qu'Umberto Eco.

Il y a quelque temps, un important bibliophile écrivit dans une lettre :

« Une passion insatiable me possède, que maintenant encore je ne peux ni ne veux arrêter… Je ne me fatigue jamais des livres. Peut-être en ai-je plus que nécessaire ; mais les livres sont comme tout : l'obtention de ce que vous recherchez ne fait que renforcer le désir. De plus, je recherche différents genres de livres ; cela peut être à cause de l'auteur qui les a écrits, ou le sujet dont ils traitent, mais de toutes les façons, ce sont des amis fidèles et aimés qui sont en même temps prêts à vous blâmer, à vous donner des conseils… »

Lorsque mon aventure dans la librairie ancienne a commencé, les courriels étaient inimaginables, le fax n'existait pas et les bibliophiles se donnaient rarement la peine de passer un coup de fil. Donc, chaque matin j'attendais avec impatience les cartes postales qui contenaient les commandes des livres proposés dans nos catalogues. Avant cette époque, les commandes nous arrivaient par lettres superbement manuscrites, où les clients partageaient leurs confidences et pas seulement sur les livres. Le bibliophile qui écrivit il y a plusieurs siècles « … ils nous donnent tant de bienfaits et n'ont pas besoin de manger ou de boire et se contentent de vieux chiffons et d'un endroit où se poser » n'était autre que Pétrarque. Hélas, je ne possède aucune lettre autographe de Pétrarque, mais je garde jalousement les lettres bibliophiliques d'autres clients célèbres tels Benedetto Croce, Luigi Einaudi et bien sûr, Umberto Eco.

L'ALAI, dont j'ai été le président depuis 6 ans, lui doit beaucoup. Grâce à ses romans, il a familiarisé un grand public avec le monde des bibliothèques médiévales et des livres anciens. J'ai eu le privilège de le rencontrer il y a près de 30 ans, lorsqu'il était en train d'écrire Il nome della rosa, et qu'il se rendait souvent à notre librairie à Turin. J'aime à  penser que dans les années cinquante, alors qu'il était un étudiant inconnu et sans le sou, Eco recherchait timidement des livres dans la librairie de mon grand-père située près de l'Université de Turin où il habitait alors ; ses études avaient débouché sur une thèse de doctorat traitant de l'esthétique de Thomas d'Aquin. Je partage plusieurs choses avec Eco : à part notre « Piémontisme » et notre amour des livres, nous partageons un même plaisir à jouer avec les mots et les énigmes. Il avait été très amusé par le néologisme que j'avais fait lorsqu'il avait à nouveau laissé pousser sa barbe, et par ma découverte récente d'une erreur dans la publicité d'une série de livres sur le Moyen-Âge publiée pour un journal italien ; y figurait un moine écrivant sur un antiphonaire du XVIe siècle, mais le texte était tourné vers le lecteur !

Le fait même de partager un prénom identique a contribué à nous lier : je conserve toujours les lettres adressées à son « Cher Homonyme », celles où il me faisait remarquer quelques inexactitudes dans mon catalogue, et même ses lamentations quand un livre qu'il recherchait était déjà vendu à un autre. Parfois, je me demande ce qui vient en premier dans les romans d'Eco, l'œuf ou la poule : est-ce le besoin de l'écrivain qui guide sa recherche bibliophilique, ou bien la possession de certains livres inspire-t-elle son écriture ? Une chose est sûre, tous ses romans sont sous-tendus par une étude approfondie des textes antiques, comme on le constate dans Il nome della rosa (le nom de la rose) avec les herbaria, les textes sur les drogues, les labyrinthes et l'inquisition. Le Nom de la Rose est un tribut biographique à Jorge Luis Borges, représenté dans le roman et dans le film par le moine et bibliothécaire aveugle, Jorge de Burgos. Borges, comme Jorge, vécut une vie de célibat et consacra sa passion aux livres, il devint également aveugle vers la fin de sa vie. Inutile de vous dire que mon rêve serait de trouver le manuscrit du deuxième livre perdu de la Poétique d'Aristote, celui sur le rire qui pousse Jorge à tuer et à mettre le feu à la bibliothèque – certainement le pire cauchemar de tout libraire d'ancien.

La même recherche méticuleuse sur des textes alchimiques et rosicruciens se retrouve dans le Pendule de Foucault, où trois éditeurs s'amusent à inventer une théorie conspirationniste en rapport avec les Chevaliers du Temple. Dans L'île du jour d'avant, où un homme de la Renaissance est naufragé non loin du mythique 180e méridien - celui qui sépare aujourd'hui d'hier, Eco a fait d'intenses recherches dans des livres sur les Jésuites, la navigation et l'astronomie. Seul l'œil avisé d'un bibliophile remarquerait que presque tous les titres de chapitres de ce roman coïncident avec des titres d'ouvrages du XVIIe siècle. Certains sont célèbres, tels le Grand'Arte della Luce e dell'Ombra par Kircher, le Serraglio degli Stupori par Garzoni, le Cannocchiale Aristotelico par Tesauro, le Nautica rilucente par Pietro Rosa ou L'Orologio oscillatorio par Huygens, d'autres sont moins connus comme le Labirinto del mondo e paradiso del cuore, publié en tchèque par un M. Komeneski en 1631. En bref, même la table des matières est un hymne à la bibliophilie.

Les recherches d'Eco ont continué avec des livres et des textes au sujet du siège de Casale, des Croisades, de Coniate et Barberousse pour Baudolino, un chevalier qui sauve l'historien byzantin Niétas Choniatès durant le sac de Constantinople lors de la Quatrième Croisade. Prétendant être un menteur accompli, il laisse l'historien (et le lecteur) dans l'incertitude de ce qui est mensonge ou pas dans ce roman. Il a effectué des recherches dans les bandes dessinées et magazines des années trente pour La mystérieuse flamme de la Reine Loana, où le protagoniste est en fait un libraire d'ancien prénommé Giambattista Bodoni qui émerge d'un coma avec les seuls souvenirs des livres de son enfance.

A travers les années, Eco s'est donc souvent tourné vers les libraires de la LILA du monde entier, à la recherche de livres sur une grande variété de sujets. Une amitié certaine s'est nouée, scellée par l'échange d'informations – ses connaissances bibliographiques et de l'importance réelle d'un livre sont exceptionnelles – et je suis quant à moi certain que ses contributions intellectuelles à l'égard de « notre domaine » sont infiniment plus importantes que ses contributions monétaires, quelles que soient les sommes qu'il dépense ! Je ne peux m'empêcher de me souvenir des relations épistolaires entre le libraire anglais Anthony Hopkins et la bibliophile américaine Anne Bancroft dans le film élégant datant de 1987 intitulé 84 Charing Cross Road, ou le film plus charnel – relatif à un livre du XVIIe siècle – entre le libraire Johnny Depp et la diabolique Emmanuelle Seigner dans la Neuvième Porte de Polanski, basé sur le roman de Pérez-Reverte.

De toutes les façons, je n'ai jamais pu deviner le thème exact des romans qu'Eco était en train de travailler, mais comme toujours, il m'en envoyait un exemplaire dès parution avec la dédicace :

« Vous comprendrez donc pourquoi j'avais besoin de ce livre… »

Un des essais bibliophiliques d'Eco s'intitule La mémoire végétale et minérale. Le livre en papier qui renferme la mémoire de la civilisation humaine sous forme végétale, est arrivé après les peintures rupestres minérales - mémoires de la Préhistoire et celles animales des manuscrits écrits sur peau de vélin. Je suis certain que le livre imprimé sera rejoint, en espérant qu'il ne sera pas supplanté, par le nouveau support – minéral encore une fois -  des puces électroniques en silicone.

Espérons donc ne pas nous débarrasser des livres pour le moment… et surtout pas en septembre prochain à Bologne !

>>> www.alai.it

>>> N'espérez pas vous débarrasser des livres ... Umberto Eco et Jean-Claude Carrière

>>> "Caro Omonimo ... speriamo di non liberarci dai libri” - par Umberto Pregliasco

>>> Umberto ECO, Bibliofilia e bibliomania 

>>> Umberto Eco et Umberto Pregliasco, Milan 2008

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