Partager :

  • Imprimer
  • Envoyer à un ami
  • Facebook
  • Twitter
  • Digg
  • Digg
Par Gaelle Cambon

J’étais la plus jeune libraire du 42e congrès international de la LILA!

J’étais la plus jeune libraire du 42e congrès international de la LILA!
Constatant que notre profession est guettée par le vieillissement de ses effectifs, l’association des libraires hongrois a décidé d’offrir le congrès à deux jeunes libraires : une généreuse façon d’initier les nouvelles générations à la notion de collectif et aux valeurs que la LILA défend à l’échelle internationale. Trois candidatures ont finalement été retenues, celles de trois jeunes femmes dans un univers essentiellement masculin : une Anglaise, une Américaine et moi-même. Nous serons donc les trois grâces du congrès de Budapest !
J’étais la plus jeune libraire du 42e congrès international de la LILA!

Après un déjeuner chaleureux où nous tentons de nous mettre d’accord sur le nombre de victimes du célèbre Dracula, de 3.000 à 100.000 (le commentaire en anglais a semé le doute sur quelques détails d’importance !), nous voilà repartis sous le soleil pour une visite guidée du quartier du château à Buda, avec vue imprenable sur le Danube. Nous visitons l'église Mathias, l’un des plus beaux sanctuaires de Budapest qui se dresse majestueusement sur la colline du château, avec ses tuiles vernissées multicolores. Les fresques murales de Károly Lotz imposent leur style Sécession. Ce moment de flânerie est idéal pour échanger plus avant avec certains libraires, dans un cadre moins formel.

Mais la découverte de Budapest ne se limite pas à ses aspects patrimoniaux ou historiques. Le soir, nous suivons Adam Bosze, le président de l’Association hongroise, dans un « Ruin-pub », bâtiment industriel désaffecté à l’ambiance branchée. Là, on se sert au bar au rythme d’un concert de jazz. Enveloppés par cette musique forte et envoutante, nous échangeons sur nos expériences, ou plutôt je suis toute à l’écoute des paroles et souvenirs de libraires qui livrent sans fard leurs expériences, leurs déboires, parfois leur usure ou bien leurs projets, l’envie de passer la main ou bien de créer du mouvement… Nous sommes vite mélangés à la jeunesse de Budapest et rentrons tard dans la nuit à notre confortable hôtel. Je suis pleine du charme de cette ville attachante, heureuse des échanges qui se sont créés au hasard de moments inattendus.

Le 22 septembre, c’est au tour de la bibliothèque universitaire de nous présenter ses collections : des photos anciennes, des ouvrages de sciences (le Copernic de Nuremberg, 1543, les Eléments de géométrie d’Euclide, Venise, 1482), ou encore l’une des premières gravures, vers 1470, représentant la naissance du Christ. Mais le meilleur reste à venir, avec les codex de la Bibliotheca Corviniana. Parmi eux, une des premières versions de la Divine comédie de Dante réalisée à Venise au milieu du XIVe siècle : on y voit les âmes damnées représentées comme de simples esprits rouges. Chaque personnage porte néanmoins ses armes à la poitrine pour l’identifier. Le paradis n’est pas représenté. Après quoi nous découvrons le codex Abul Quasim, un traité chirurgical qui décrit dans ses enluminures les instruments chirurgicaux, les différentes positions du fœtus. Étonnant et émouvant manuscrit sur vélin réalisé au début du XIVe siècle.

Il faut savoir que la Corvina était, à la Renaissance, la plus grande collection de livres d’Europe après celle du Vatican. C’est donc un patrimoine inestimable que nous avons eu la chance d’aborder. Mais la plupart de ces livres magnifiquement ornés ont disparu. Une partie d’entre eux a été emportée à Istanbul après la conquête ottomane ; le sultan en a rendu 18 en 1869 et 1877 à titre de cadeau. On recense aujourd’hui dans le monde 216 livres qui proviennent de la Corvina, dont 53 seulement sont conservés en Hongrie.
J’étais la plus jeune libraire du 42e congrès international de la LILA!

En fin d’après-midi, nous sommes transportés en pleine campagne, à une trentaine de kilomètres de Budapest, pour participer à une soirée « traditionnelle hongroise » au Lázár Equestrian Park. Accueillis au son des violons, nous buvons en guise de bienvenue la palinka des rudes cavaliers nomades, qui nous présentent ensuite un authentique spectacle équestre, puis nous dégustons le goulasch et le foie gras national, suivis des viandes traditionnelles : porc, bœuf, canard, au rythme d’un orchestre gipsy qui apporte avec lui toute l’énergie empreinte de nostalgie de la Hongrie. La soirée est endeuillée par la nouvelle du décès de Bob Fleck, ancien trésorier de la LILA, et les musiciens improvisent une émouvante ballade en sa mémoire.

Le 23 septembre, dernier jour du congrès, l’Académie des sciences nous ouvre ses portes pour nous présenter la collection Kaufmann. Forte émotion une nouvelle fois en feuilletant ces manuscrits hébraïques enluminés, dans un étonnant état de conservation avec leurs coloris de toute fraîcheur. Le déjeuner qui suit nous embarque en croisière sur le Danube. Sous un soleil éclatant, j’ai longuement discuté avec des libraires australiens, dans un rapport de filiation et de conseils généreux, fait quelques traits d’humour avec un marchand italien, échangé avec la nouvelle webmaster de la LILA et les deux autres « scolarship » du congrès.

Le soir, l’inauguration du premier salon du livre ancien de Budapest, dans la magnifique salle de concert de Vigado, était la meilleure façon de clôturer ces trois jours passés ensemble : nous voilà revenus dans un univers familier ! J’ai été charmée de me voir signaler des livres français par un libraire allemand, amusée de pouvoir comparer mes trouvailles avec un grand marchand américain, qui avait par ailleurs beaucoup mieux chiné que moi.

Car ce congrès permet de mettre petits et grands marchands pendant quelques jours sur un pied d’égalité. C’est l’occasion, dans un métier où la plupart des transactions se font rapidement, de nouer des relations durables dans un cadre chaleureux. Le temps du congrès, la jeune femme qu’on accueillait avec cette remarque amusée, « ah bon vous êtes libraire ?», a fini par trouver sa place « dans la cour des grands » ! Lors du dîner d’adieu, dans les salons tapissés de velours de l’Hôtel Kempinski, le nouveau président de la LILA détaille ses projets pour promouvoir notre métier et renforcer la collaboration entre libraires. Je trouve dans toutes ces initiatives comme un encouragement personnel. Merci au syndicat hongrois de m’avoir permis, par sa généreuse invitation, de vivre ces moments particulièrement riches et formateurs.

Publié depuis le 31 oct. 2016